Les journalistes correspondants qui exagèrent

Les journalistes correspondants qui exagèrent
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Emma Vinzent, ancienne journaliste correspondante pour TF1, nous explique pourquoi elle a exagéré dans certains de ses reportages. Elle a pris comme exemple un reportage au péage de Vienne, où elle dit qu'il y a des ralentissements alors qu'on voit bien que ça circule correctement. Voici le transcript : "Je fais un direct pour TF1 sur des bouchons, alors qu'il n'y a de toute évidence absolument aucun bouchon derrière moi. Pourquoi est-ce que les journalistes ils exagèrent tout le temps ? C'est une excellente question, c'est justement de ça dont je voulais vous parler aujourd'hui. Vous savez à quel point c'est important de comprendre nos médias, puisque ce sont eux qui façonnent notre vision du monde et de l'actualité. Donc aujourd'hui, on va parler un petit peu du système des journalistes correspondants. J'ai été correspondante en région pour TF1 pendant trois ans, et j'ai été leur correspondante en Inde pendant un an. Vous allez comprendre pourquoi je mets des guillemets. Quand j'étais correspondante à Lyon pour TF1, je devais faire des reportages sur l'actualité autour de Lyon pour le journal de 13h et 20h. Mais, détail hyper important, je n'étais pas directement employée par TF1. En fait, TF1 fait appel à des sociétés de production, des entreprises de production audiovisuelle, pour produire quasiment tous ses reportages en dehors de Paris, en région et à l'étranger. Chaque société de production est basée dans une ville différente, Lyon, Marseille, Lille, Bordeaux, et elles emploient des journalistes, comme moi, qui doivent produire des reportages pour l'égalité de TF1. Ces reportages, ensuite, ils sont vendus par la société de production à TF1. TF1 va payer environ 2000 euros pour un reportage de deux minutes. Et ce système, il permet évidemment à TF1 d'économiser un max de thunes, puisqu'ils n'ont pas à payer de salariés en région. Ils peuvent se contenter d'acheter des reportages à l'unité, quand ils estiment que ça vaut le coup, quand il y a une grosse actu, par exemple. Mais, puisqu'il y a un mais, il pose aussi un certain nombre de problèmes, notamment à cause de la concurrence qui se crée entre les sociétés de production. Certains reportages, prenons par exemple la hausse du prix de l'essence, peuvent techniquement être faits n'importe où en France. Donc, il faut choisir quelle société de production va le faire. Ce qui se passe à ce moment-là, c'est que le ou la rédactrice en chef va passer un coup de fil à tous les bureaux, en disant, je veux que vous me trouviez des gens pas contents à la pompe, un patron de station service, et c'est le premier bureau qui trouve qui remporte le droit de faire le reportage. Et comme les sociétés de production ont un objectif financier à atteindre chaque mois, sinon leur boîte est le cool, les journalistes n'ont pas d'autre choix que d'essayer de trouver exactement ce que le ou la rédactrice en chef a demandé. Donc, au lieu d'avoir des correspondants qui font remonter ce qu'ils observent sur le terrain, on a souvent des rédacteurs en chef qui, depuis Paris, dictent ce à quoi le reportage doit ressembler. Et c'est ça qui pousse parfois les journalistes à exagérer ce qu'ils voient sur le terrain pour pouvoir vendre un sujet de plus. Donc d'une part, il y a la question de la ligne éditoriale de TF1. Oui, c'est une chaîne privée, elle appartient à Martin Bouygues, mais c'est aussi important de s'intéresser à son modèle économique. Et d'ailleurs, c'est un modèle économique qui est hyper répandu dans les chaînes de télé, parce que c'est aussi comme ça que certains médias manipulent l'information."